Formation au numérique, la génération oubliée

Formation au numérique, la génération oubliée

Depuis plus de 10 ans, les gouvernements successifs ont pris conscience de l’importance des technologies numériques et leur impact en matière de développement économique, sociétal, social. Pourtant

  • La France reste handicapée par une méconnaissance et une sous-maîtrise des outils numériques et de leurs usages par les élites dirigeantes;
  • Si la maîtrise de l’informatique traditionnelle peut être considérée comme acquise, trop peu de décideurs (politiques ou en entreprises) ont perçu les nouveaux potentiels, notamment sociétaux, du nomadisme, de la mobilité, des objets connectés, des réseaux sociaux;
  • L’urgence de l’adaptation et de la formation à ces usages implique des actions massives et immédiates car l’innovation n’attend pas (les bouleversements dans l’économie du livre, des taxis, des agences de voyages, ou immobilières le montrent : e-book, Uber, Aibnb, LeBonCoin, BlaBlaCar…) ;
  • La dimension intergénérationnelle est trop souvent ignorée alors que la réussite de ces mutations passe par la combinaison de jeunes décomplexés face au numérique et de ceux qui ont une expérience des problématiques à résoudre et des enjeux économiques. Cette association est d’autant plus justifiée que les plus jeunes n’ont pas plus de recul que les moins jeunes dans ces domaines.

Le décalage

Sous l’impulsion du gouvernement actuel, le caractère essentiel d’une formation à l’ensemble de l’éco-système numérique (programmation, fonctionnement des outils, usages) est pris en compte dans les parcours de l’Education Nationale et il faut s’en réjouir. Les plus jeunes seront donc initiés au plus tôt aux outils qu’ils utilisent ou utiliseront quotidiennement.

Pourtant, dans tous les programmes ou projets de généralisation du numérique il y a une génération oubliée : celle qui a aujourd’hui le pouvoir ! Rien (ou trop peu) n’est prévu pour que les élus, responsables d’entreprises, enseignants maîtrisent et comprennent tous les enjeux du numérique et surtout de sa dimension ubiquitaire.

Bien sûr nombre d’entre eux se sont appropriés les outils de communication que proposent les technologies du numérique. Mais combien maîtrisent réellement, au delà de la dimension communication, l’interopérabilité entre les outils, connaissent les limites de leurs terminaux mobiles, organisent leurs équipes en réseaux, exploitent au quotidien ces nouvelles formes de gestion et de délégation de pouvoir ?

Par exemple, si, en février 2015, après 20 ans de reconnaissance de la Fibre Optique, la France pointe à la 20ème place européenne en matière de nombre de connectés à la FO, c’est principalement en raison de l’incompréhension des élites dirigeantes, pendant de trop longues années, de l’urgence de déployer des réseaux à Très Haut Débit sur l’ensemble du pays. (lire le Communiqué FFTH Council).

Il ne s’agit pas accabler les élus. En effet, ce décalage entre les « grands dirigeants » et les technologies de l’innovation était, par exemple, déjà flagrant dans le rapport Théry (1994) qui devait analyser l’avenir des « autoroutes de l’information ». S’il était exact en matière d’infrastructures, il n’hésitait pas à affirmer : à propos d’Internet (page 25), « son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux. » Il pointait (en parlant d’Internet toujours) « son inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images ». Autrement dit, les 2 points forts de l’Internet actuel étaient prédits comme impossible ou peu plausibles.

Ce manque de vision, ces erreurs de jugement ou ces incompréhensions du monde des possibles est un handicap pour l’évolution du modèle français. Nous l’avons vécu avec le plan informatique pour tous, dans le flop récent du DataCenter à la française et dans les nombreux retards de mise en œuvre du numérique dans la fonction publique. Ces errements s’expliquent notamment par des cursus pré-formatés et en particulier par un manque de formation des cadres dirigeants aux techniques numériques.

Ces lacunes en matière de nouvelles technologies se retrouvent encore trop fréquemment aussi chez les chefs de d’entreprises qui, faute de temps et de formations spécifiques, sous-exploitent les outils numériques. Ainsi, par exemple, selon les chiffres de l’Observatoire du Numérique plus 55% des entreprises n’ont pas de réseau interne (RSE ou Intranet) alors que cela permet, entre autres, de favoriser de nouvelles pratiques de communication et de management.

L’enjeu

Le numérique, que ce soit de manière directe (économie du numérique) ou indirecte (utilisation des outils), est créateur d’emplois. Il est à l’origine de nouveaux services qui font évoluer la société et ses modes de vie.

Les usages transforment la société et une utilisation pertinente des outils améliore les conditions de vie, accroit l’efficacité des entreprises et collectivités, donne des moyens de contrôle et d’alertes aux citoyens.

Les réseaux et leurs usages, bien maîtrisés, permettent de passer d’un modèle pyramidal à des structures collaboratives, libèrent les énergies et favorisent l’émergence de compétences nouvelles.

Le nomadisme et la mobilité, les objets connectés, les réseaux sociaux professionnels, l’ubiquité du numérique, les facilités d’apprentissage en ligne créent des usages totalement nouveaux. Le fossé entre l’informatique traditionnelle et ces nouvelles approches est aussi important que celui qui existait lors de l’avènement de l’ordinateur personnel. Définir une vision, privilégier des axes de développement, imaginer des usages ne peut se faire qu’en comprenant et maîtrisant ce nouveau monde numérique.

L’avantage de la « génération oubliée » est qu’elle est pratiquement au même niveau de savoir que les plus jeunes car, si ceux-ci ont une faculté d’appropriation souvent plus rapide, celle-ci doit se combiner avec l’expérience et le vécu pour créer de nouvelles solutions aux problèmes du quotidien.

Quelques propositions

Quelques axes simples doivent être privilégiés rapidement, créateurs d’emploi non délocalisables et générateurs d’économie :

  • Formation des élus : tout élu doit suivre une formation aux nouvelles technologies numérique avec un angle orienté sur la mise en pratique au sein des collectivités, sur les pratiques innovantes en termes de management, sur les enjeux économiques et sociétaux, sur la pratique du pouvoir (débats ouverts, consultations publiques, …).
  • Incitation pour les entreprises : Les prestations d’accompagnement au numérique doivent pouvoir être déductibles fiscalement.
  • Education Nationale : Un programme ambitieux de formation de tous les enseignants doit être mis en place pour permettre à tous les formateurs de disposer du bagage nécessaire à la maîtrise des outils numérique.
  • Coaching inversé : de nombreux jeunes ont une meilleure maîtrise des outils numériques que leurs aînés. L’embauche de tout jeune en entreprise sur un poste de « formateur en numérique » doit être exonéré de charges afin d’inciter les entreprises à recruter des jeunes sur ce type d’action. Il pourra s’agir de CDD de 6 mois minimum.
  • Les salariés, notamment, ceux en seconde partie de carrière devrait pouvoir bénéficier de formations au numérique, quel que soit leur emploi.

La formation au numérique pour toutes les générations est une voie indispensable pour favoriser de nouveaux usages, de nouveaux métiers et tout simplement pour préparer l’avenir.

(Article rédigé avec la participation de M. Torres et F. Soussin)